Episode 2 : La force n’est pas toujours où on l’attend
Ce qui suit sera le récit de choses vues, entendues et pensées à LaVallée les 27, 28 février et 1er mars derniers à l’occasion des journées traitant des « Violences (il)légitimes », prélude nomade à l’ouverture du « Variétés », espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque. Ce que ce récit ne sera pas : un compte-rendu. Ce qu’il se voudra : une enquête.
Une enquête en six épisodes1 – ceci est donc la deuxième – dans laquelle nous avancerons, malgré la densité du propos, comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux. N’ayant pas d’autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Mais au moins saurons-nous où trouver des cailloux prêts à servir.
Lors du premier épisode, nous avions déjà ramassé onze cailloux. Voici la suite de la récolte.
Caillou#12 – Des pentes de la Croix-Rousse, on distingue nettement la Saône grosse des eaux tombées depuis les Vosges. La France connaît depuis un mois exactement des inondations majeures qui ne semblent pourtant concerner que celles et ceux qui ont les pieds dans l’eau. Lyon est épargnée. Sa catastrophe est ailleurs. Du haut de la Montée de la Grande Côte, là où l’on a rasé des maisons ouvrières ayant abrité des ateliers de canuts et où une large esplanade offre désormais une vue large sur le vieux Lyon, on regarde le centre-ville depuis longtemps abandonné au quadrillage de l’extrême droite et d’où monte depuis quelques heures la rumeur d’un guet-apens meurtrier. Au matin des tags ont fait leur apparition, Justice pour Quentin, mais pas d’affiches encore, les rotatives n’ont pas eu le temps de tourner. Et même si l’on sait que, de manière désormais assez prévisible, la « première version des faits » est fort ordinairement un mensonge, on comprend immédiatement que le récit qui s’enclenche va exclure un contexte pour imposer un événement. L’on voit ainsi se constituer en temps réel l’arc de fabrication du fascisme de Johan Chapoutot – médias, extrême centre, puissances d’argent. Tout se met en place comme si le plateau de puzzle était prêt et chaque pièce s’agence avec une rapidité sidérante. La journaliste Brigitte Boucher sur France Info au soir de la manifestation du dimanche 22 février : « quand c’est l’ultradroite qui défile, c’est calme, quand c’est l’ultragauche, il y a, à la fin, un mort ». Des saluts nazis saisis dans le défilé, des cris racistes et homophobes lancés, des insignes suprémacistes mal dissimulés, voici la paix désirable. Une baston entre mecs fafs et antifas transformée en manifestation de gauche, voilà l’histoire révisée. Et bien entendu, aucune « vérité judiciaire » qui permettrait d’avoir une » chose jugée » autrement que par le commentaire médiatique et le pharisaïsme politicien (toute l’eau de la mer ne suffira pas à laver une minute de silence parlementaire), et toujours pas à l’heure où j’écris ces lignes2 de récit précis et recoupé des événements. Comment dire alors que des pentes de la Croix-Rousse, on voyait brûler le Reichstag ?
Caillou#13 – C’est avec cela – je le signale parce qu’il est toujours utile de situer le regard – que je suis revenu à Bruxelles afin de participer à la deuxième séance du laboratoire nomade des « Variétés » qui entendait précisément s’emparer de la question de l’(il)légitimité de la violence. Et avec quoi je suis rentré, c’est ceci : la droite a lu Gramsci, ce que la gauche ne fait apparemment plus. Elle l’a non seulement lu, mais elle l’aussi adapté dans une sorte de Gramsci pour les Nuls compatible avec les réseaux sociaux, les algorithmes, l’IA et le mensonge télévisé. Tandis que la gauche est toujours à la recherche de ce fameux nouveau récit qui façonnerait des imaginaires permettant de dire l’avenir (on verra ça lors du dernier épisode de Variétés en juin prochain), la droite s’est glissée dans les bottes gramsciennes usant de tous les fils sémantiques pour prétendre s’accaparer le présent : ça marche pas mal, les bottes sont confortables et elles sont suffisamment larges pour qu’on puisse même y retourner les chaussettes.

Caillou#14 – En foi de quoi, la multiplication des efforts visant à naturaliser les violences à gauche et à les anecdotiser à droite s’avère-t-elle hautement stratégique : que des activistes antifas aient mis la main dans ce funeste engrenage procure une nouvelle (et majeure) occasion d’inverser la charge et permet de redimensionner la portée violente de l’ultradroite. Les chiffres à cet égard sont pourtant imparables : il n’existe aucune sorte d’équivalence entre les menaces ou les attaques provenant de la gauche et de la droite, les blessures comme les agressions létales sont à une majorité écrasante attribuables aux milices fascistes, dans un rapport d’un à dix pour ce qui concerne les meurtres3. Mais le récit qui tente de s’imposer est bien celui de de la normalisation de la violence d’extrême droite comme réponse nécessaire à celle, éruptive et incontrôlable, de la gauche radicale.
Caillou#15 – Pour le reste, et ce n’est précisément pas anecdotique, il y a bien eu un tué qu’il est de toute façon impossible à porter au compte des profits et pertes politiques. Toute la séquence française d’après la baston n’a pas seulement instrumentalisé cette mort, elle a empêché de la penser. L’après-midi et la soirée du samedi à LaVallée étaient précisément consacrées à Luigi Mangione, jeune homme de bientôt 28 ans, originaire d’une famille de Baltimore aisée, accusé d’avoir abattu en décembre 2024, le CEO de United HealthCare Brian Thompson, responsable du plus gros groupe d’assurance-santé états-unien et donc aussi des refus assurantiels adressés aux personnes malades les plus fragiles et les plus vulnérables – 29% des demandes en 2024. Intéressant alors de voir comment une organisation prévue de longue date (ces rencontres nomades) pouvait intégrer un événement contingent et accidentel (la baston lyonnaise) pour en faire surgir une forme sensible. Par sensible, entendre : pouvant en donner une représentation appropriable (comme on dirait d’une ancienne plaque photo). Le parallèle entre l’assassinat de New-York et la baston de Lyon était évidemment dans tous les esprits et, à voir la fréquentation du jour, la question de la violence, de sa définition, de ses usages et de ses frontières demandait non seulement de la précision dans la formulation mais supposait également un espace où pourrait s’exercer pleinement la controverse. Sur ces deux points, ce que Fabrice Murgia définit comme un « laboratoire d’essais et d’erreurs », donna une impressionnante mesure. La conversation enlevée et passionnée avec Nicolas Framont, sociologue et rédacteur en chef de Frustration Magazine et surtout, pour la circonstance, auteur du livre « Saint Luigi »4 livra de premières propositions intéressantes. Pour les détailler selon la nomenclature proposée : ne pas se laisser assigner à des définitions venues d’en haut, faire la part du feu entre ce qui est une chemise déchirée et des fermetures d’usines, faire peur aux gens qui ont déjà la trouille de perdre positions et privilèges, s’en prendre aux possessions et aux logiques propriétaires, attaquer par les bords et les angles morts, ne pas oublier que dans un rapport de force, la force n’est pas toujours là où on l’attend. Pour les clôturer à ma manière : « Et ne pas tuer pour ne pas s’habituer ». Pour le reste, jouer collectivement et audacieusement, travailler les failles quand on attend du frontal, au final proposer un récit du présent qui « rende les coups ». Deux heures sans temps mort de parole publique intensément prise. On voit par-là que les formes classiques de parole « descendante » et de débat avec la salle que l’on dédaigne pourtant de plus en plus ne sont pas encore obsolètes. Cette frontalité-là reste bienvenue et nécessaire.

Caillou#16 – L’architecture forensique intervient « à la demande de magistrats de tribunaux internationaux ou de groupes de défense de l’environnement et des droits humains qui (nous) missionnent pour enquêter sur des violences impliquant des Etats ou des entreprises, en particulier lorsqu’elles ont une incidence sur l’environnement bâti » écrit Eyal Weizman dans la préface de son livre « La Vérité en ruines » 5. Ce terme de forensique, issu du vocabulaire anglais qualifiant les méthodes de la médecine légale et de la police scientifique et difficilement saisissable en langue française, est utilisé malgré ce lourd contexte médico-judiciaire pour « renverser le regard criminalistique et (…) enquêter sur les organismes d’Etat qui le monopolisent habituellement, comme la police ou l’armée », précise un peu plus loin Weizman. C’est à ce champ de recherches qu’appartient sans aucun doute « Corps à charge », cet hallucinant moment de mise en abîme théâtrale où le processus d’enquête atteint au vertige et dans lequel le comédien Grégory Carnoli incarne Luigi Mangione s’exprimant de la cellule où il est détenu – avec le procureur tout d’abord (via un texte écrit) puis avec le public qui l’interroge sur ses motivations (avec des réponses improvisées). Outre qu’il s’agit là d’un tour de force dans le jeu d’acteur, on mesure la puissance dramatique et narrative que procure la maîtrise documentaire d’une situation : non seulement Grégory Carnoli s’exprime exactement comme on imagine que Luigi Mangione le ferait mais il s’empare des interrogatoires (du procureur comme du public) pour dépasser la singularité de sa situation et donner une leçon magistrale sur la violence structurelle du capitalisme. Les spectateur.ices en sont bluffé.es et si personne ne se lève à la fin c’est que la distance entre Carnoli et Mangione n’a pas encore été abolie et qu’on applaudirait debout un assassin. Le dispositif est fort, mais il y a plus : il y a quelque chose d’intensément populaire dans cette version forensique du théâtre que la forme rend aisée aussi à propager, un peu à la manière dont la musique folk a disséminé des topic songs donnant à connaître partout de situations sociales ou de luttes politiques situées.
Caillou#17 – « On ne détruit pas les emplois, on les reconstitue avec moins de personnes, on les désagrège pour ensuite les reconstituer différemment » disait Stijn Bijnens au Soir du 27 février en annonçant la suppression de 1200 postes de travail chez Proximus. Cette phrase a résonné dans ma tête tout le temps que j’ai assisté aux « micro-doses » sur les violences domestiques – comprendre les violences exercées ici même, dans notre champ, dans notre espace, dans notre maison et non pas strictement les violences exercées à la maison. Cette phrase du CEO (!) de Proximus est fort exactement une violence domestique, une violence faite dans notre maison, à notre maison. Une violence faite à la langue aussi, aux mots, au vocabulaire, nous sommes dans la LCN, la Lingua Capitalismi Neoliberalis de Sandra Lucbert qui, en son temps, consacra un livre entier au procès des dirigeants d’un autre fournisseur de services de télécommunications, France-Télécom, livre qu’elle intitula « Personne ne sort les fusils »6, on n’ajoutera rien à cela. Stijn Bijnens choisit de désagréger, ce n’est pas un choix de mot innocent, ce n’est pas un mot d’innocent non plus, il sait de quel côté sa tartine est beurrée, son prédécesseur pourtant piètre gestionnaire gagnait 2,2 millions par an, on ne connait pas le salaire et les aménagements du nouveau PDG, mais on ne doute pas qu’il s’agisse d’un chiffre pour lequel on choisit des mots qui ont choisi leur camp. En face de quoi, il s’agit de faire témoigner Loutfi et Yvette, saisis par une violence institutionnelle, structurelle et symbolique – toutes les violences – qui ne les a plus lâchés une fois qu’elle leur a mis la main dessus, la patte, le corps tout entier. Avalés. Disparus. Désagrégés. Le premier parce que sa vie cabossée d’enfant placé puis d’homme emprisonné – « la violence change de visage selon l’âge », dira-t-il – l’a mené à entrer pour la première fois dans une chambre « à lui » à quarante ans passés. La seconde parce qu’un accouchement mal accompagné (la violence décidément aime les enfances) sera suivi d’un abandon hospitalier total et de tortures gynécologiques permanentes : on ne peut pas qualifier autrement ce que l’on entend, nous sommes là à la limite de l’inaudible, la protection et le soin ont fait faillite, il ne reste ici qu’à s’étouffer dans son propre malheur et à acter la désagrégation de la solidarité et de l’humanité. Pourtant, nous sommes là dans la salle. Nous n’en bougeons pas. Ce qui n’a pas été écouté doit être entendu. Ces « micro-doses », « des formats courts conçus comme des capsules de pensée et de récits » dit le programme, garantissent cette attention que rien ne vient perturber, quand bien même on voudrait se boucher les oreilles. On va ainsi au bout du récit de Loutfi, aucun étonnement à le voir aujourd’hui saisi par le théâtre et par l’écriture, ouf, tandis que celui d’Yvette n’a pas d’autre misérable conclusion que la souffrance toujours continuée. Avec ou sans lumière au bout du récit, ces trajets importent. Ils disent ce peuple fugitif, perdu quelque part, séparé de lui-même, qui se tait. On pense alors à une forme chorale de ce dispositif, à la manière dont mille voix mêlées, dix mille, cent, pourraient se manifester dans l’espace public ; mieux, qui manifesteraient dans une sorte de défilé de récits de colères terribles. On imagine alors une parole saisie dans son épuisement, une parole harassée qui mettrait son gilet jaune, sans violence mais chargée de celles des autres, on rêve d’un exorcisme social, on voit déjà rougir le feu. Un peu plus tard, lorsque Nach proposera sa conférence dansée autour du krump, cette chorégraphie de rue qu’elle définira comme une « forme de légitime défense collective », on se dira que cette parole pourrait tout aussi bien être une danse, avec cette énergie qui peut faire peur, celle-là même que redoutent les désagrégateurs : le corps solidaire est insupportable à qui vit hors-sol.

Caillou#18 – Un autocollant dans les toilettes : « Si je suivais ma pente naturelle, je ferais tout sauter et c’est parce que je n’ai pas le courage de la suivre que, par pénitence, j’essaie de m’abrutir au contact de celles et ceux qui ont trouvé la paix ». Peine perdue. Pendant que nous parlions de Luigi Mangione, une nouvelle guerre a commencé sans mandat légal, contournant le droit international et procédant à ses propres exécutions sans jugement.
Nous avons maintenant 18 cailloux.
Paul Hermant
Photographies © Brieuc Van Elst
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