Paul Hermant

Episode 6 : L’enquête, la topie, le mur et le projet

Ce qui suit sera le récit contrarié de choses qui auraient pu être vues, entendues et pensées les 19 et 20 juin derniers au Théâtre de Poche à l’occasion des journées intitulées « Et si c’était mieux demain », prélude nomade à l’ouverture du « Variétés », espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque. On dira un peu plus loin pourquoi ça n’a pas été le cas. Ce récit ne sera donc toujours pas un compte-rendu, mais il voudra continuer à se vouloir enquête.

Une enquête en six épisodes – celui-ci est le sixième et dernier et pose la question des utopies et des dystopies – dans laquelle nous avons avancé comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux. Sans autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Modeste mais au moins savons-nous maintenant un peu mieux, je l’espère, où trouver des cailloux prêts à servir.

Lors des cinq premiers épisodes, nous avions déjà ramassé quarante-cinq cailloux. Voici donc la suite et la fin de la récolte.

Caillou#46 – Notons d’abord que la dernière étape nomade de ce laboratoire s’est déroulée lors de la deuxième canicule de l’année. On se souviendra (une bonne partie de la question de l’utopie réside en effet dans la capacité de se souvenir, on en reparlera) que lors de l’arrêt au Musée du train, en mai dernier, la touffeur était déjà là. De sorte que les deux derniers épisodes – les territoires et les utopies, soit ce qui peut être considéré comme le matériau premier d’une orientation à prendre et à trouver – se sont clairement situés dans une temporalité dystopique. Notons ensuite que je n’ai donc pas assisté à ces journées de juin au Théâtre de Poche. On pourrait prendre ça pour une sorte de caprice ou de coquetterie d’un chroniqueur censé relever les résultats de recherches sur ce que serait un avenir désirable et qui, sachant d’avance la tâche éreintante et vaine, s’abstiendrait d’y participer par simple souci de préserver sa santé mentale. Mais non, la trivialité de l’accident de santé tout court, violemment inattendu pour le coup, cette irruption de l’impromptu dans un agenda pourtant écrit d’avance, rappela s’il le fallait que la seule chose dont on peut raisonnablement être sûr reste l’incertitude.

Je m’en suis donc tenu pour l’écriture de ce numéro au déclaratif proposé par l’équipe d’organisation de cet ultime épisode du laboratoire : « Dans un monde qui frôle le désenchantement, l’utopie s’apparente à un refuge pour la santé mentale. Un espace vital de respiration pour repenser la société. Non pour travestir ses dangers, mais pour refuser qu’ils occupent tout l’espace dans l’imaginaire et la projection du futur ». C’est à partir de cela que j’ai composé et élaboré ce qui va suivre et qui sera donc encore moins fidèle que les textes précédents à ce qui s’est effectivement passé dans ce laboratoire les 19 et 20 juin derniers au Bois de la Cambre. Je vais donc faire « comme si », comme si j’avais été là, comme si j’avais vu, comme si j’avais entendu. Pour réaliser cela, il n’y a pas mille solutions, sauf choisir l’exercice immodeste de s’entretenir avec soi-même et de marcher sur ses propres traces. L’hypothèse étant qu’à force de poser empreintes sur empreintes on imagine finalement avoir affaire à un paysage choral, comme si nous étions nombreux à être passés par les mêmes endroits et à y avoir posé le pied. Je pense que c’est heureusement le cas. Nous sommes beaucoup à arpenter ce sentier boueux où nos chaussures restent collées mais où nous avançons pourtant. Allons.

Caillou#47 – Or donc, cherchons cet « espace vital de respiration » qui permettrait de « repenser la société ». Commençons franco : la question de l’imaginaire est mauvaise conseillère. Cela fait des années qu’à gauche on attend et espère la naissance d’un nouveau récit, situé quelque part entre épistémologie et eschatologie, qui mobiliserait pour un avenir vivable et rassemblerait le peuple disparu. Il est pourtant bien possible que l’exercice soit vain. Déjà parce que ce récit existe déjà : il est constitué par l’absurde de ce que l’Histoire canonique a expurgé. Et s’il faut tout de même un peu le chercher parmi ce qui est négligé, délaissé, rudéral, adventice ou contingent, les nouvelles écoles anthropo-historiques font heureusement le travail, de James Scott à Jérôme Baschet en passant par Kristin Ross ou David Graeber : elles racontent comment le monde n’a pas toujours été dominé par la marchandise, la planète par la propriété et l’homme par le travail.

Cette « Histoire perdue des perdants » où l’on retrouve tant les assemblées populaires médiévales que le potlatch des Chinook ou des Tlingits, les luttes déguisées des Demoiselles ariégeoises, le luxe communal du Paris communard ou les conseils d’enfants revenus des camps, etc. Il y en a des mille et des cents, est une boussole intéressante : elle permet en tout cas de ne pas dépenser son énergie à des digressions et des distractions dont nous n’avons plus le temps et surtout de ne pas fixer de façon univoque un futur dont on a déjà précisé plus haut qu’il était à saisir dans et dès le présent. L’espace vital de respiration n’est donc pas un espace d’imagination, mais d’enquête. Notre récit, ce sont des faits et des actes. Emmanuel Dockès qui a fourni, dans son livre Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire¹, ce qui reste sans doute le viatique le plus abouti en matière de construction brique par brique d’une société utopique « réaliste » a coutume de préciser qu’il n’est ni un rêveur ni un poète, encore moins un utopiste. Mais un juriste du Travail qui a décidé de décaler juste un peu, mais suffisamment, on dira presque « scientifiquement », le fonctionnement de la société actuelle pour la mettre à l’abri de tout appétit capitaliste et de toute tentation autoritaire, tout en respectant la capacité de chacun à tenir toute opinion que ce soit, en ce compris réactionnaire. Son livre est truffé d’échos à des situations surgies du passé et pourtant parfaitement actualisables. C’est pourquoi la formule de « l’Histoire perdue des perdants » que je propose ici dit mieux pour moi ce qui est à chercher aujourd’hui que la quête d’un nouveau récit qui serait à inventer. Pas seulement parce qu’elle est déjà là, mais surtout parce qu’elle a déjà été

Hacking Reality

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Caillou#48 – Allons un pas plus loin. Sans doute n’avons-nous simplement pas besoin d’utopie, ce mot qui désigne l’absence de lieu, mais peut-être aurions-nous grande nécessité de topies, invention politico-sémantique qui souligne au contraire l’importance d’habiter des endroits, d’asseoir des positions, de localiser des refuges (mon correcteur d’orthographe qui ne connaît pas, et pour cause, le mot topie me propose tipi, c’est bien, ça me convient aussi).

Je sens bien que ce que j’écris peut sembler obscur : me comprendra-t-on mieux si je définis la topie comme un lieu de conspirations concrètes tandis que l’utopie serait plus classiquement un non-lieu fantasmé ?  Au Moyen Âge, un endroit habité était défini par son nombre de feux, c’est-à-dire de foyers, de cheminées, de fumées. Sent-on dans la topie ce qui vient du feu et ce qui fait foyer ? Le foyer, moins comme lieu géographique qu’occasion de combustion sociale, voilà qui nous entraîne loin du récit de l’imaginaire. Poursuivons. Maintenant aussi qu’est-ce qu’un lieu ?  Certes, un bâtiment, par exemple le futur Variétés, est un lieu. Mais il n’est pas certain pour autant qu’un lieu se résume à sa présence spatiale : réduire un lieu à ses murs est sans doute le pire des services à lui rendre, car un lieu fermé – Bruxelles Laïque est très familière de ces questionnements – est un lieu qui finit par s’enfermer lui-même et par devenir son propre sujet. Une topie ne peut donc pas être simplement un lieu : ce n’est pas le bâtiment qui définit d’abord l’habitation, mais le feu qui l’anime. À cette condition sans doute, le lieu peut-il alors se quitter lui-même et produire sa propre mue : hors les murs, voici le lieu, hors le lieu, voilà le feu.

Que Bruxelles Laïque décide de clore son laboratoire 2026 par la question de l’utopie n’a évidemment rien d’innocent ni d’anodin. Le Variétés – dont le profil de la façade a accompagné toutes les étapes de ce long périple et dont on a pu percevoir aussi les usages intérieurs grâce à un petit film – arrive bientôt, avec sa géographie et le concret de ses murs. C’est-à-dire aussi avec le poids et la posture de l’institution qui va surgir dans un quartier certes voisin du Théâtre National et du Festival des Libertés mais dont la dynamique démographique fort particulière (on a du mal à déduire une vie de quartier de la rue de Malines où se situera le Théâtre des Variétés) imposera une première question : faire avec ou sans le voisinage. Et la question est d’autant plus prégnante que Bruxelles Laïque, dans son infrastructure actuelle, celle de ses bureaux et de ses salles de l’avenue de Stalingrad, s’est aperçue, via la tenue d’un Bri-Co (dispositif temporaire de récolte d’une parole publique locale) qu’elle n’était pas loin d’être elle-même un non-lieu dans un quartier qu’elle habite pourtant depuis plus de vingt ans. Il n’y a décidément pas de lieu s’il n’y a que des murs.

Caillou#49 – On sait qu’il faut se méfier du mot projet qui appartient, au même titre que l’évaluation, la réinvention, la vision ou la gouvernance, à la sémantique du management. Pourtant, on aurait bien envie de se demander ce que peut bien être le projet d’une utopie. Non pas le récit qu’elle entend faire de ses intentions, non pas le mobile qu’elle se donne, mais le projet ontologique qui l’agit, celui qui détermine le fondement même de son propos : son principe. Ce serait d’autant plus intéressant à creuser que Jean-Baptiste Vidalou dans son indispensable « Être Forêts »2 rappelait que le mot projet par son étymologie et dans un usage qui a perduré jusqu’au 19ème siècle signifiait et nommait « la reconnaissance avancée d’une place en vue de préparer les dispositifs utiles à son siège ». Il y aurait donc dans chaque projet – comme dans chaque carte, rappelons-nous l’épisode précédent – un sous texte militaire. On dira que cette proposition s’accommode mal de l’idée de raffermir un espace vital de respiration nécessaire pour repenser la société. Pourtant,sinous retrouvons sous le projet la question de nos murs de tout à l’heure mêlée à celle du siège et de l’assise, nous y trouvons à nouveau le souci et la nécessité de l’enquête. Un projet, tel que Vidalou le dissèque à partir de son étymon et de sa forme ancienne de proujet serait alors une reconnaissance, une exploration, une investigation. À quoi cela invite-t-il sinon à considérer la deuxième étymologie possible du mot « utopie » selon qu’on le détermine à partir d’un ou-topos (le non-lieu dont nous parlons) ou d’un eu-topos (le lieu bénéfique, le lieu excellent que le mot désigne), coquetterie piégeuse à propos de laquelle Thomas More, initiateur patenté de la chose utopique, n’a jamais voulu trancher ? Autrement dit, quel non-lieu serait-il tellement bénéfique que l’on soit prêt à s’organiser vraiment pour penser y vivre et à s’obstiner pour l’atteindre à élaborer des formes et des outils possiblement risquées et périlleuses ? On veut dire, au moment où les contre-pouvoirs sont stigmatisés comme jamais, empêchés d’agir, criminalisés aussi et où les régressions sociales tombent comme à Gravelotte dans un environnement de paupérisation écologique et alimentaire de plus en plus asphyxiant, qu’il est plus que temps d’avoir un projet, c’est-à-dire de développer un dispositif stratégique d’organisation, permettant de (se) défendre déjà, avant de penser à résister. Il n’est pas temps. Il est tard. Et bien que n’ayant pas assisté à ces deux journées du Théâtre de Poche, je pense bien qu’il s’agissait des conclusions des recherches du laboratoire, s’il y en a eu. Et c’est à cela que j’ai modestement tenté d’aider en parsemant ces « Traces » de notions comme Histoire perdue des perdants, topie, enquête, dispositif, feu, proujet. Quoi que nous en pensions, nous ne sommes pas dépourvus de ce qui est déjà là.

Rokia Bamba

Caillou#50 – L’été a tapé dur. J’écris ceci tandis que d’autres canicules et de nouveaux feux – de forêts pour le coup – ont émaillé une période qui, à proprement parler, est désormais davantage une période de vacance, c’est-à-dire de rien, d’absence, de vide, on aurait envie de dire « de nettoyage par le vide », que de vacances, c’est-à-dire de changement temporaire d’occupation et de statut. À l’évidence, les congés payés de 1936 étaient une utopie sociale formalisant, entre autres choses, cette façon temporaire d’occuper un ailleurs, de tester une altérité, d’être dans un non-lieu, d’habiter un non espace, de vivre quelque chose dont l’indétermination forgeait l’identité. Les congés payés ont aujourd’hui 90 ans. Ils n’en auront jamais 100, en tout cas sous la forme joyeusement et légèrement vacancière que nous avons connue. Les vacances ont perdu leur s. Le mot, dès lors, redevient paradoxalement occupable. Les mots en friche sont en effet des mots désirables, ils permettent de planter des tentes, des tipis, peut-être même des topies.

Caillou#51 – Moins d’imagination que de mémoire, moins de récit que d’obstination, moins d’utopies que de bons lieux, moins de murs que de feux, c’est avec ça que j’ai envie de terminer ce glanage. Puis de retourner sur mes pas et d’effacer toutes mes traces.


1 Emmanuel Dockès, Voyage en Misarchie, Essai pour tout reconstruire, éditions du Détour, 2017
2 Jean-Baptiste Vidalou, Être Forêts, Zones, 2017

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