Episode 4 : Abolitionnaires de tous les pays, unissez-vous !
Ce qui suit sera le récit de choses vues, entendues et pensées à Recyclart les 18 et 19 avril derniers à l’occasion des journées intitulées «Zones d’ombres-Zones de soins», prélude nomade à l’ouverture du Variétés, espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque.
Ce que ce récit ne sera pas : un compte-rendu. Ce qu’il se voudra : une enquête.
Une enquête en six épisodes — celle-ci est la quatrième et pose la question des enfermements et des réparations — dans laquelle nous avancerons comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux.
N’ayant pas d’autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Mais au moins saurons-nous où trouver des cailloux prêts à servir.
Lors des trois premiers épisodes, nous avions déjà ramassé vingt-quatre cailloux. Voici la suite de la récolte.
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Caillou#25 – C’était peut-être le week-end du dévoilement, le moment sans doute où l’on a quitté la proposition pour la revendication. C’était flagrant, presque proclamatoire. Quelque chose en effet a changé dans le ton lors de ce quatrième épisode nomade. Et la géographie de l’étape n’y a sans doute pas été pour rien : nous étions donc à Recyclart, un lieu dans la ville et dans le monde, presque une anticipation : il faut des géographies pour abriter les revendications et celle-ci formulait une très précieuse spatialisation des pratiques et des usages dans une architecture de friche. En gros, quelque chose dont il reste possible de s’inspirer, pas assez fini pour être abouti, mais suffisamment prometteur pour faire naître un rêve politique. Une revendication, précisément, ça commence comme un rêve, il y a partie liée, ne défaisons pas. Rêvons donc nos revendications. Trouvons-leur des lieux où habiter, à habiter, où réhabiliter. «Zones d’ombres/Zones de soins, Enfermements et réparations» proposait précisément le programme du week-end. Et cette tension Ombre/Soins-Enfermement/Réparations pose aussi, par rebond et par ailleurs, la question de savoir si et comment l’architecture du futur Variétés acceptera de se laisser aller à de l’inachèvement et à de l’inabouti — on aurait envie de dire comme en langage judiciaire : à du poursuivable. Le rêve/la revendication politique du refus des enfermements et de la volonté de réparation suppose en effet que l’on pousse les murs. Ou qu’on les détruise.
Caillou#26 – La prison est un univers mathématique. Les cellules mesurent 9m², abritent 2 à 3 personnes, coûtent 150 euros par jour et par détenue ou détenu, abritent au total 13 600 personnes quand elles devraient n’en accueillir que 11 054. La prison est un lieu où tout se paie, au propre comme au figuré, qui salarie ses gardiens à 2009 euros net et où le salaire horaire versé par des entreprises extérieures pour le travail des détenu.es tourne autour d’1,60 euros l’heure : on voit le différentiel entrepreneurial engrangé, on voit le dumping, on voit que l’accumulation primitive continue à creuser le chemin du capital, même là. Et surtout là, bien entendu : tenez, ce n’est pas fort différent du revenu d’une personne sans-papiers qui n’est pas tellement plus haut, de sorte qu’il arrive aux gens sans-papiers qui composent 30 % de la population carcérale de n’être pas dépaysés à leur arrivée en prison, l’exploitation est un pays en soi, une patrie, un refuge de 3m². Quelqu’un dira « la prison a horreur du vide » : la prison est ogresse, il faut la nourrir, il faut la remplir et une fois repue, recommencer. Ailleurs. Créer des places supplémentaires, occuper ces places, recommencer. La prison est danaïde. C’est ce que voulait montrer ce voyage entrepris à Forest dans cet établissement pénitentiaire désormais vidé mais où quelques locataires habitent pourtant les anciens espaces administratifs et les appartements de la direction, comme pour signifier que jusqu’au dernier carat la prison ne se résout jamais à l’abandon.
Caillou#27 – Tout ici est étranger. Rien ne ressemble. Les repères sont absents. Nous sommes venues et venus en autocar, par la première rotation du matin. La prison de Forest a officiellement été abandonnée en 2022, mais cela fait manifestement bien plus longtemps. Les mots du registre de la décrépitude manquent. Ceux de la déshumanisation affluent. Les guides de l’association 9m² entraînent vers l’annexe, l’aile psychiatrique où Eric Dagostino tourna son impitoyable «Nef des fous». Le film revient. On revoit l’espace quand il était occupé, quelques visages réapparaissent, quelques voix. On rentre dans les cellules d’isolement. On ouvre une porte, en referme une autre. La plongée est tellement rude qu’il n’y a pas une seconde où l’on imaginerait pouvoir changer quelque chose ici. Les odeurs mêmes sont encore présentes. Les seaux vidés au matin. Les marques sur les murs. Ce n’est pas tant que la prison n’aime pas le vide, c’est qu’elle entend toujours être pleine. Mais rien, absolument rien, ne peut venir tempérer, modérer, pondérer, améliorer, tout ce vocabulaire de la raison, de la responsabilité et de l’efficacité qui pose les conditions avant la légitimation. Ici, il suffit de jeter un œil panoptique pour comprendre que rien n’est réformable. Fermable, oui.
Caillou#28 – Et puisque l’impossibilité de toute réforme ne peut se traduire que par l’abolition et que l’abolition serait une révolution, proposons-nous abolitionnaires. Abolitionnaires de tous les pays, unissons-nous.
Caillou#29 – Nous étions donc convoquées et convoqués pour abolir, c’est-à-dire littéralement pour « faire perdre le souvenir », mais il semble que nous avons fait pourtant tout le contraire : doter l’abolitionnisme de pratiques possibles et d’usages potentiels. Lui fabriquer une mémoire. Au matin, dans l’autocar, un récit grésillant de Jean-Baptiste Molina et Bettina Lambert évoquait les femmes oromo d’Ethiopie et le Gadaa, les Inuits du Canada et les cercles de guérison, les Maoris de Nouvelle-Zélande et le Muru, rendant justice sans punir, mais en flétrissant pourtant, en moquant, en blâmant, en saisissant des biens, en bannissant aussi parfois, toutes pratiques d’une justice sans palais. L’abolition a un alphabet, il n’est pas encore complet mais il permet déjà d’écrire.
Caillou#30 – Cet alphabet propose aussi sa grammaire. Commençons déjà, dès l’enfance, par rendre justice sans punir. Tentons. Loutfi, déjà rencontré lors de l’étape « Violences (il)légitimes » à LaVallée, a livré à ce propos un moment dense et virevoltant, construit à partir d’une vie entière d’enfermement, du préventorium de Grez-Doiceau dès ses 2 ans et demi à la prison un peu partout, jusqu’à ses 31 ans. Cette histoire terrible raconte comment le souci public de protection d’un enfant — le premier placement de Loutfi s’est fait «pour son bien» — peut se transformer en calvaire sadique institutionnel et comment donc aucun enfermement, même celui qui relèverait d’une supposée bienveillance, même celui sensé s’apparenter à du soin, n’est par définition recevable. Le spectacle auquel on assiste — c’en est un, une sorte de stand-up à trois, avec des comédiens ponctuant de temps à autre un récit filant à toute allure — est l’exact contre-point des promiscuités qu’il a été contraint d’habiter sa vie durant. Parce que l’on se retrouve à suivre un enfant qui porte toujours sa pancarte «Je suis un voleur». Qu’on lui a fait porter parce qu’une banane avait disparu. Et que le stigmate lui tient lieu depuis d’identité. Et que Loutfi aura toujours 6 ans. «William ou le sens de la peine» vient presque comme en miroir, proposant un moment là aussi tourbillonnant où l’idée même du temps devient vertigineuse. Il faut en effet ne pas quitter son souffle pour imaginer ce que cela peut bien représenter d’être condamné à 29 ans quand on en a 16. Loutfi, on l’a dit, aura toujours 6 ans. Quel âge alors aura William dans 29 ans ? Le théâtre tente sa réponse.

Caillou#31– Quelqu’une dira : « Il faudrait former les associations à des pratiques non punitives ». Les collectifs féministes sont par exemple traversés par ces questions qu’Elsa Deck Marsault a mises d’emblée sur la table : le recours à la privation de liberté paraît banalisé aujourd’hui. Penser l’abolition dans un contexte de paupérisation galopante des personnes, des familles, des associations, penser l’abolition dans une logique néolibérale de l’individualisation des causes et des conséquences, penser l’abolition dans un contexte d’instrumentalisation de la justice restauratrice. «Nous sommes à la Préhistoire de la construction de l’abolition» a dit une intervenante. Penser l’abolition comme une autoformation politique peut le devenir.
Caillou#32 – Le risque institutionnel que prend Bruxelles Laïque en proposant ces journées où la question de la sanction tourne en boucle renvoie à ce que je disais au début de ce texte, questionnant le futur Variétés sur sa capacité et sa volonté de n’être jamais terminé pour laisser en toutes circonstances percoler l’extérieur. Il s’agira bien entendu d’appliquer dans cet espace social et culturel ce qui se discute ici.
Caillou#33 – Soyons directs alors : « La fermeture des centres fermés est sans doute la première étape abolitionniste possible » a dit Alice Willox. Car les centres fermés figurent l’hypertrophie de ce qui s’est dit jusqu’ici. Personne là-bas n’est coupable de quoi que ce soit. Sauf l’Etat multi-condamné et multirécidiviste, troquant l’Etat de droit pour le droit de l’Etat. «La fermeture des centres fermés est sans doute la première étape abolitionniste possible». Où arrêter alors l’abolition ? La réponse est dans la question.
Caillou#34 – Quittant Recyclart, longeant le canal, grimpant vers le métro, arpentant le quai de la station Delacroix, je la vois. Une affiche avec un visuel d’uniforme souriant et ce slogan : « Travailler en prison. Plus qu’un job un vrai rôle ». Et ce détail : « Salaire à partir de 2.009 euros nets + primes ». Et cette accroche : «Un salaire sûr, une stabilité financière et des avantages concrets dès le premier jour». Pour me faire sûr que j’avais bien vu et que je n’étais pas victime de synchronicité hallucinatoire, je suis allé vérifier sur le site du SPF Justice. J’y ai retrouvé la campagne et cette phrase qui ne figurait pas sur l’affiche du métro : « Imaginez : quelqu’un vous demande où vous travaillez. En prison ? Waouh ». À quoi condamner le type qui a écrit ça ?
Paul Hermant
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