Paul Hermant

Episode 5 : La gare, la carte, le globe et l’hippopotame

Ce qui suit sera le récit de choses vues, entendues et pensées à TrainWorld les 23 et 24 mai derniers à l’occasion des journées intitulées « Entre les lignes », prélude nomade à l’ouverture du Variétés, espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque. Ce que ce récit ne sera pas : un compte-rendu. Ce qu’il se voudra : une enquête.  

Une enquête en six épisodes – celui-ci est le cinquième et pose la question des cartes, des frontières et des territoires – dans laquelle nous avancerons comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux. N’ayant pas d’autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Mais au moins saurons-nous où trouver des cailloux prêts à servir. 

Lors des quatre premiers épisodes, nous avions déjà ramassé trente-quatre cailloux. Voici la suite de la récolte. 

Caillou#35 – Non, la grande carte du réseau ferroviaire qui trône à quelques pas d’ici et ouvre TrainWorld ne ment pas. Simplement, elle est devenue une pièce de musée comme on voudrait que le soit demain l’ensemble du service public du chemin de fer. Un souvenir. Une nostalgie. Un fantôme. Elle montre une Belgique maillée de part en part de grandes et de petites gares. Cedric Tolley, chargé de projets à Bruxelles Laïque, disait dans son débat du dimanche que cette immense carte constellée de tellement de possibilités d’allers et de retours était trompeuse. Que le réseau aujourd’hui est une peau de chagrin et que l’on voudrait encore, maintenant qu’on a supprimé les gares, éliminer les arrêts. Mais cette carte ne ment ni ne trompe, elle alarme et alerte. Peut-être aurait-il fallu alors, dans cette salle des pas perdus de la gare de Schaerbeek où nous interrompons pour la cinquième fois notre trajet nomade, en accrocher une aussi grande qui dise l’état présent et à venir du rail et dévoile par le vide les déserts ferroviaires. Mais à bien y réfléchir, ce n’est pas tant une carte de l’état du rail que l’on aurait montrée là qu’une carte de l’état de l’Etat tout court. Une carte ainsi peut saisir ce qui n’est plus. Il y a longtemps que la cartographie n’est plus de la géographie. 

Caillou#36 – Empruntant un Ravel, je me suis souvent demandé si la réversibilité avait été pensée et s’il serait possible, en cas de besoin, de faire filer sur ces anciens réseaux ferrés aujourd’hui pour la plupart bitumés ou encailloutés quelque chose d’un transport collectif. On a trop peu remarqué, me semble-t-il, que ces chemins de promenades et de randonnées qui ont, il est vrai, contribué à sauvegarder tout un patrimoine public, ont aussi largement participé à individualiser les déplacements. Et à relativiser, fût-ce à leur corps défendant, la nécessité des gares, des gens qui s’y rendent et des gens qui y travaillent. 

Caillou#37– Par association d’idées, je me demande s’il était véritablement utile de prévoir et de tenir cet épisode nomade dans cette gare tandis que d’autres, précisément, profitaient du moment pour cheminer sur les Ravel ou randonner sur les GR. Ce n’est pas seulement qu’il faisait beau, ce n’est pas seulement qu’il faisait chaud, c’est aussi que le week-end était longuement férié. A la question de savoir si la meilleure manière de s’emparer des territoires était, en ces jours de congé, d’en parler ou de les marcher, la réponse a été apportée semble-t-il par celles et ceux qui avaient chaussé leurs godasses.  

Caillou#38 – Pourtant, il y avait quelque motif stratégique à être là. Le programme politique ayant été désormais plus ou moins précisé au fil des étapes précédentes – reprendre place démocratique et assembler populairement (étape 1), passer à l’offensive sociale et effrayer le puissant (étape 2) ; (se) réparer politiquement et reconstituer aussi peu que possible les forces de productivité (étape 3) ; défaire toutes les formes d’enfermements et unir les abolitionnaires de tous les pays (étape 4) – il s’agissait maintenant d’envisager dans quel contexte l’inscrire. Faire carte, comme le précise le philosophe et historien Jean-Marc Besse2, c’est fournir les informations permettant de savoir où nous (en) sommes, où nous voulons aller et par où nous voulons passer pour y arriver. On pourrait en dire exactement autant d’un roman qu’on écrit, d’une histoire qu’on raconte, d’un récit que l’on fait. Avec cette question qui reste alors en suspens : en prévoyant une étape sur la cartographie dans une salle des pas perdus, Bruxelles Laïque voulait-elle indiquer d’emblée que le support du programme politique ne pouvait être qu’un récit en mouvement ? Et que le futur « Variétés » pouvait être l’un de ces territoires-récits ?  

Caillou#39 – On fait aux cartes deux fréquents reproches : elles sont séductrices, elles sont militaires. On les soupçonne de chercher, à toute occasion, à conquérir en tant qu’elles seraient, par nature et fonction, des outils du pouvoir. Philippe Rekacewicz qui œuvre depuis longtemps à la perturbation des usages cartographiés et qui se définit notamment comme un « designer d’informations » a donné sur la question un bon nombre d’articles et au moins un ouvrage majeur, « Cartographie radicale »3, où il recense notamment les manières que peuvent avoir les cartes de dénoncer plutôt que de célébrer. La « performance cartographiée » qu’il a donnée le samedi soir avec, notamment, la sociologue Karen Akoka, amenait aussi d’importants repères sémantiques : l’usage des mots gagnerait également à être cartographié selon qui les emploie et qui en tire parti. Ainsi la convocation du vocabulaire de l’eau à propos des mouvements migratoires a-t-elle une fonction spéculative : lorsque l’on évoque des vagues, des tsunamis, des submersions migratoires pour évoquer ces débarquements et ces flux, on utilise un lexique qui tient pourtant prudemment à distance les noyades en Méditerranée, dramatiquement véritables pour le coup : 35.000 au bas mot, est-ce bien cela ? La force de cette conférence tient ainsi moins à sa scénographie, à sa mise en scène, aux chiffres qu’elle cite ou même aux cartes qu’elle montre brillamment qu’aux retournements de vocabulaire qu’elle propose : les illégaux y deviennent des illégalisés, les centres fermés des post-frontières, les expatriés des immobilisés et des migrants des mobiles. Et par-dessus-tout, en nommant « spectacle » ce que l’on appellerait plus communément les autorités politiques, les médias, les savoirs, tout ce qui gouverne l’accumulation… Ce coudoiement situationniste ne surprend pas. Dans « Le Problème à trois corps du capitalisme »4, le journaliste économique Romaric Godin note : « Le spectacle n’est ainsi rien d’autre qu’une gestion permanente du temps et de la vie quotidienne par le capital ». Ainsi des flux, des vagues et des submersions. 

Caillou#40 – Le virevoltant Frédéric Ferrer était doublement au programme du week-end – une première fois avec la question de savoir si le Groenland était effectivement vert du temps d’Erik le Rouge, la deuxième avec la disparition constatée de la morue terre-neuvienne – et proposait une forme populaire de la géographie, fort exactement la manière dont on aimerait qu’à un moment, elle soit rendue publique et au public, du gai savoir ainsi que le dit communément, proposant des collisions mentales  en cascade, un vrai régal. Ce que cela vient précisément percuter, c’est comment ce savoir qui procède par énigme – il y a du Cluedo dans ces conférences – peut paradoxalement redonner du pouvoir aux faits et désarmer les faux-semblants des vraies désinformations. Une fois encore et nos étapes ont été jusqu’ici prolifiques de ce point de vue, l’enquête s’avère une munition démocratique puissante. Munition : l’on veut dire « qui munit » dans un temps politique qui n’a de cesse de déposséder. La narration du réel a ainsi valeur d’antidote, supérieure au récit fictionnel quand il s’agit de dérouter la propagande. 

Caillou#41 – Le Variétés deviendra-t-il un arrêt possible sur la carte urbaine ? On veut dire :  un endroit refuge pour les gens qui y vivent et survivent dans la ville ? Offrira-t-il, par exemple, des toilettes publiques gratuites, ces éternelles proscrites des artères bruxelloises ? Une telle proposition a aujourd’hui des allures rebelles tant la ville démunit elle aussi les usages et les personnes. De sorte qu’elle semble ainsi construite par des morts-vivants et peuplée par des fantômes. Des fantômes ? Ceux rejetés par un mobilier urbain inamical, celles dont les noms ne figurent que pour 7,6% sur les plaques de rues, ceux que dissimulent les patronymes et les grades toujours fièrement affichés de militaires colonialistes. « Il n’y a pas d’invisibilisation, dira Laurent Toussaint d’ArtiCulE absl, c’est de chasse qu’il s’agit ». « L’espace public ne raconte pas l’Histoire », ajoutera Thierno Aliou Baldé, membre du collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, « elle récite un narratif colonial ». « Prendre les personnes obèses comme étalon de la circulation dans la ville, c’est partir du plus problématique pour rendre les usages possibles à tout le monde » terminera Camille Kervella de l’Architecture qui Dégenre. « Il y a trop de lieux qui pensent à la place des gens » dira quelqu’un. Il faut donc des toilettes publiques gratuites au Variétés, telle était la conclusion tacite de la rencontre du dimanche, « remettre la marge au centre ». 

Caillou#42 – Vu d’avion, le parc du palais royal de Laeken, avec ses 186 hectares, ressemble à un hippopotame posant son arrière-train sur la ville.  

Caillou#43 – « L’image que l’on garde sur la rétine est toujours fausse, et souvent ce sont les géographes les plus accoutumés à la lecture des cartes chez lesquels, par suite de la vue routinière, ces erreurs se burinent le plus profondément dans le cerveau ».5 Elisée Reclus comprenait mal pourquoi les cartes devraient être planes quand la planète est ronde. Il avait en horreur les planisphères qui sont exactement ce que le mot nomme : des boules mises à plat. Avant d’assister à la belle lecture qu’a donnée Pierre Sartenaer de textes de Reclus, j’ignorais tout de ce projet de globe que le géographe destinait à l’exposition universelle de Paris de 1900 et qui, dans son esprit, devait remplacer les cartes. Ce globe, devait mesurer 194 mètres en hauteur, avec des piliers de 34 mètres et une enveloppe de 160 mètres de diamètre : un atlas géant et visitable de l’intérieur, muni de milliers de gravures, toiles, dessins ou photographies, destiné à faire pédagogie de la planète et à favoriser ce choc qu’a fourni l’image de la Terre prise en 1972 par la mission spatiale Apollo 17 et que l’on a surnommée « la bille bleue ». Ce globe ne fut jamais construit et a rejoint la litanie des utopies jamais mises en œuvre (et pourrait à ce titre être revisité lors de notre prochaine et dernière étape intitulée « Et si c’était mieux demain ?»). Mais peut-être l’intérêt de ce globe est-il ailleurs. Peut-être dans le dialogue constant que Reclus a entretenu avec un autre géographe, Patrick Geddes, qui avait, à Edimbourg, édifié une sorte de construction cousine, l’Outlook Tower, à laquelle Reclus avait d’ailleurs participé et qui était censée montrer comment « concevoir la vie dans son ensemble » c’est-à-dire dans ses liens et ses redevabilités avec la globalité du vivant. De la coupole qui surmontait l’édifice, on pouvait ainsi, par le truchement d’une camera obscura, s’emparer visuellement de « l’environnement spécifique (afin) de révéler les forces naturelles et sociales qui y sont à l’œuvre ». L’Outlook Tower existe toujours et est devenue aujourd’hui un musée consacré aux illusions d’optique. On n’ajoutera rien. 

Caillou#44 – Patrick Geddes est considéré comme l’inventeur de la notion de biorégion – soit des territoires définis par des caractéristiques écologiques et culturelles relativement homogènes, par leur hydrologie ou leur géologie par exemple. Mais on sent combien la coopération entre les deux géographes a nourri et architecturé la proposition : « Histoire d’un ruisseau » de Reclus n’est pas pour rien, par exemple, dans l’émergence et la popularisation des bassins versants. Il est pourtant frappant que cette idée biorégionale soit revenue en Europe – après un long passage par les Etats-Unis où elle a été réactivée entre-temps par des groupes issus des Diggers et de poètes de la Beat Generation – en ayant perdu une partie de sa charge politique : elle est pourtant le fruit d’une très singulière pensée anarchiste, soit ce que Paul Reclus, neveu d’Elisée, définissait à peu près comme « (…) une mise en commun du matériel, une coopération dans le travail, une répartition des produits selon les besoins et les disponibilités, une développement de la personnalité » qui « au lieu de menacer les sources même de l’existence s’engagera dans l’artisanat, l’art, la littérature, la science et la pensée »6. Une organisation par communes, mêlant géographie et démographie et veillant à « diviser l’administration afin qu’elle ne gouverne pas », permettant d’horizontaliser la décision démocratique, de passer à l’offensive sociale, de se réparer politiquement et de défaire les enfermements. On dirait presque un air connu (la lectrice ou le lecteur ajoutera ici le smiley rigolard et complice qu’il voudra). 

Caillou#45– Mais tout de même, tandis que Pierre Sartenaer égrainait les textes d’Elisée Reclus et que nous l’entendions traiter des dévastations écologiques, sociales et politiques en cours à la courbure des 19e et 20e siècles, nous échangions avec mon voisin des regards accablés. Car ces mots que nous entendions et qui disaient l’extractivisme, le colonialisme, la domination, l’accumulation sont les nôtres aujourd’hui. Exactement les mêmes. Et cette communauté d’esprit ne réjouit pas tout à fait. Il nous reste donc une étape pour les déjouer et faire venir le rêve politique. Car si nous n’avons pas les cartes, il nous reste le territoire. 


1 Voir ici pour le calendrier : https://le-varietes.be/agenda
2 Jean-Marc Besse, « Quelle est la raison des cartes », éditions deux-cent-cinq, 2023.
3 Philippe Rekacewicz et Nephtys Zwer, « Cartographie radicale », La Découverte, 2021.
4 Romaric Godin, « Le Problème à trois corps du capitalisme », La Découverte, 2026.
5 Elisée Reclus, L’Enseignement de la géographie, globes, disques globulaires et reliefs. Bruxelles, Université

nouvelle, 1901.

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