Episode 1 : La démocratie est un soulèvement
Qu’est-ce qui se cherche ici ?
Ce qui suit sera le récit de choses vues, entendues et pensées aux Halles de Schaerbeek le 24 janvier dernier à l’occasion de la journée d’Assemblées Sauvages, prélude nomade à l’ouverture du « Variétés », espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque. Ce que ce récit ne sera pas : un compte-rendu. Ce qu’il se voudra : une enquête.
Une enquête en six épisodes11 – le premier concerne donc la démocratie – dans laquelle nous avancerons comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux. N’ayant pas d’autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Mais au moins saurons-nous où trouver des cailloux prêts à servir.
Caillou#1 – Nous avons deux problèmes avec la démocratie : le premier, c’est que nous ne savons pas ce que c’est – aucun être vivant à part peut-être quelques tribus et quelques rares collectifs ne peut se targuer d’avoir vécu quelque chose qui s’appellerait démocratie – et le deuxième, c’est que le système socio-politique qui en tient lieu et qui lui a dérobé son nom est lui-même menacé de disparition.
Caillou#2 – A la première minute de la première proposition de la journée du 24 janvier – une étape de travail de la pièce de théâtre « En général, nous sommes d’accord » du Collectif Rien de Spécial – quelqu’un sur la scène annonce qu’il s’agit de « trouver la bonne clé ». On parle ici de la serrure de la porte d’entrée du dédale scénique dans lequel quatre personnages vont tenter bon gré mal gré de s’administrer et de se gouverner, mais la métaphore résonne comme un carillon : la question de la démocratie discutée aujourd’hui n’est pas seulement un question clé mais une question de clé. On sent qu’effectivement il y a là un problème de définition : c’est du sens dans lequel on tournera le mot que dépendra la manière de nous en emparer. Car la question n’est pas tant de tenir la démocratie pour essentielle que de s’accorder sur la portée du mot et du concept.

L’enquête est ici interrompue par une offensive. Celle lancée par le gouvernement de Damas contre le Rojava pour en finir avec l’expérience politique, fondée sur l’autonomie, la démocratie locale, le droit des femmes et la coexistence des peuples, qui est menée dans cette région du nord-est de la Syrie depuis 2012.
Caillou#3 – Nous vivons dans un abus de langage. Nous prenons la démocratie pour une recherche éperdue du compromis alors qu’elle n’est qu’affrontement. C’est la raison pour laquelle, lorsque dans sa conférence sur la Justice, l’avocate-performeuse Véronique Dockx mettra en garde, avec force et conviction, sur le danger que court la démocratie et sur les multiples atteintes faites à l’Etat de droit, on se dira pourtant que ces alarmes ont malheureusement quelque chose de vain puisqu’elles alertent sur ce qui n’est pas. La forme démocratique ne peut en effet qualifier le système d’organisation socio-politique qui est le nôtre pour la raison que le mot renvoie à un affrontement entre le peuple et l’oligarchie dont le peuple sort vainqueur et que ni cette définition ni son effectivité n’ont jamais été acceptables, pas plus hier qu’aujourd’hui. Platon par exemple, grec parmi les Grecs, haïssait la démocratie comme bien d’autres après lui des siècles durant, révolutionnaires français compris. Qui était démocrate sinon la plèbe, la populace, les basses classes, la roture, le prolétariat ? Et qu’était la démocratie sinon un chaos permanent où des gens sans qualités entendaient se gouverner sans égard pour l’élite éduquée ? La démocratie ne s’est appelée démocratie qu’à la condition de ne plus désigner ce qu’elle était censée nommer et de cesser de s’exprimer à travers les formes usuelles et multiples d’assemblée populaires par lesquelles elle s’était rendue vivante. Une fois débarrassée de l’idée d’affrontement – remplacée par celle du compromis, du vivre ensemble et de la négociation – et libérée des formes de délibérations populaires publiques – cédant la place à l’élection représentative, aux parlements ou aux administrations – elle a fini par devenir recevable22. Mais elle ne l’a été qu’au prix d’une aliénation qui fait qu’aujourd’hui la démocratie ressemble davantage à un affrontement des puissants contre les pauvres que les puissants entendent bien définitivement remporter.

Caillou#4 – C’est pourquoi ce n’est pas tout à fait la même chose de dire que la démocratie est en danger ou que la démocratie est un danger. Et l’on peut même être profondément traversé par l’intuition que beaucoup de ce qui se trame aujourd’hui à travers le monde vise à conjurer le risque qu’une démocratie pleine et entière finisse effectivement par advenir. Les régimes autocratiques qui concernent à ce jour plus des trois-quarts de la population mondiale défont les unes après les autres les tentatives et les alternatives d’autonomie et d’affranchissement sociales ou territoriales. Ils ne voient que trop le danger que représenterait une démocratie qui en soit réellement une : le Rojava est le dernier exemple en date, mais toutes les ZAD ou toutes les occupations, ce que David Graeber33 appelait des « zones d’improvisation démocratique », composent à leur manière un paysage de l’émancipation qu’il s’agit d’éradiquer. Il serait dès lors idiot de négliger le potentiel subversif et scissionnaire que de telles « improvisations » recèlent : leurs capacités émancipatrices sont visiblement restées intactes.
Caillou#5 – Il reste que la démocratie, même sous la forme aliénée avec laquelle nous évoluons depuis deux siècles, est elle-même en danger. D’une part parce que les victoires de la liberté sur le droit et de l’exception sur la loi sont largement engagées et que les cadres juridiques référentiels qui contraignaient et organisaient la vie sur la planète et dans le monde ont volé en éclats. Mais aussi parce que la légitimation, par des gouvernements et des parlements de plus en plus nombreux, de politiques d’appropriation (de territoires) et de prédation (de ressources) amplifie non seulement la capacité que certains auront de survivre au détriment d’autres mais rend plus incertaine encore la survie collective tout court.
Caillou#6 – Ce sauf conduit que veulent s’octroyer une grande partie des oligarchies mondiales suppose de réduire les espaces et les secteurs de soin et de protection du vivant, humain ou non. Ils figurent d’insupportables espaces d’autonomie qu’il s’agit d’affaiblir ou détruire. Ce que disait Véronique Dockx de la relativisation de la Justice s’entend ici particulièrement : la planète est traversée de torsions faites au droit et les gouvernants s’émancipent d’une séparation des pouvoirs qui entrave une pratique totalisante de la chose publique. Mais ce n’est pas assez de soumettre le droit : tout ce qui lie et associe – la santé, la culture, le social, l’enseignement, l’associatif en général sans rien dire de l’agriculture biologique, de l’écologie ou de la sécurité civile et la liste n’est pas close – constitue désormais une cible parce que précisément susceptible de constituer une réserve démocratique.
L’enquête est ici interrompue par une mission. Celle que mène Freddy Roosemont, chef de l’Office des Etrangers, chargé de négocier avec le pouvoir taliban le retour et l’identification de ressortissant.es afghan.es résidant en Belgique et débouté.es du droit d’asile et/ou présentant un casier judiciaire.
Caillou#7 – Pourquoi alors avons-nous tellement de difficultés à nous défaire d’une démocratie qui n’en est pas une mais qui, en plus, est instrumentalisée à notre détriment par des gouvernements carbo-techno-fascistes ? Il semble en effet que nous la pensions encore aménageable : la démocratie participative fait office, à cet égard, de fétiche. Le débat tenu l’après-midi autour de la question de la démocratie participative a eu beau démonter assez rapidement ces faux-fuyants – les élus se défendent contre la démocratie dira Julien Vrydhag, auteur d’un étude sur les processus de participation pour l’Université de Hasselt, ajoutant que les résultats de ces consultations font au mieux l’objet d’un cherry picking, c’est-à-dire de picorages orientés et partiels, quand ce n’est pas d’un rejet total – on sentait bien que la salle n’était pourtant pas prête à abandonner cette forme d’agora – sans doute pour la raison qu’il s’agit précisément d’une agora où l’on peut faire valoir sa parole et engager son corps, un cadre délibératif devenu en effet rarissime. Myriam Vander Brempt, du Cesep, tout en proposant fort judicieusement que ces formes participatives produisent leurs propres anticorps en ajoutant des clauses de redevabilité obligeant les élus à expliquer leur picorage ou leur abandon ne faisait pourtant que pointer l’entropie de l’idée : même une forme minimale de participation comme le sont les panels citoyens et quand bien même ils serviraient de planches de salut à des systèmes défaillants semble déjà abusive. Pour moi qui écris ces lignes et qui ai contribué à l’époque à l’élaboration du G100044 – qui était, soit dit en passant, un processus participatif auto institué et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même – il me semble que la véritable plus-value de ce type de processus se mesure à une et une seule chose : la capacité qu’il donne d’enquêter collectivement et de construire, en assemblée, sa propre information. Le temps long de la démocratie, celui qui permet et oblige à se confronter à l’altérité des données et des faits plutôt qu’à la concurrence des opinions, est en effet tout autre chose que la case cochée sur papier ou écran, ce court instant qui semble pourtant paré de toutes les vertus et de tous les désirs.

Caillou#8 – A bien y penser, le rituel de la démocratie représentative conventionnelle est d’ailleurs assez quelconque et son contexte scénographique indigent : la plupart du temps, des classes d’écoles dans lesquelles on a jeté des constructions préfabriquées où chacun.e s’isole un court moment et où, sous l’œil d’une petite troupe de personnes improvisant sans trop d’entrain des rôles protocolaires, une urne recueille le résultat de ce retrait momentané du monde. Cette idée d’isoloir à elle seule résume le désastre. Tenir son choix confidentiel (« dans l’isoloir nul ne te voit ») est sans doute la contre-production la plus achevée du processus démocratique. Plaçons ici Jean-Paul Sartre dans « Elections, piège à cons »55 : « L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun, Personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même ; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir. Il n’en faut pas plus pour transformer tous les électeurs qui entrent dans la salle en traîtres en puissance les uns pour les autres ». Cette défection de la démocratie par elle-même se fait sans beauté aucune, dans une sorte d’abdication culturelle : il est acceptable que « l’acte démocratique » soit posé sans charme et sans grâce comme s’il était tenu de justifier et de légitimer la trahison et la traîtrise. Il est non seulement parfaitement licite de voter contre la démocratie mais il est surtout permis (encouragé ?) de voter en vue de la détruire. La falsification originelle de l’idée démocratique a ainsi permis jusqu’à son licenciement : voilà où au bout du compte, nous en sommes arrivés : dans une boucle bouclée où la laideur l’emporte. Une laideur totalisante, prenant tout avec elle, fond comme forme, sens comme décence, présent comme futur, de sorte que contrevenir à la laideur est sans doute la première manière de se réapproprier la démocratie.
L’enquête est ici interrompue par dix coups de feu. Ceux tirés par des agents du Service de l’immigration et des douanes des États-Unis sur Alex Pretti, un infirmier de 37 ans qui s’était interposé lors d’une rafle de l’ICE dans une rue de Minneapolis.
Caillou#9 – Et c’est exactement ce qui s’est produit le soir venu avec « Dispak Dispa’ch », un moment fulgurant où la représentation théâtrale a défait la représentation politique. Cette mise en public d’une session du Tribunal permanent des peuples consacrée à la violation des droits des personnes migrantes et réfugiées n’a pas été autre chose qu’une révélation : le mot est à prendre dans son étymologie qui signifie dévoilement, il s’est passé là ce qui avait cherché à se déchirer toute la journée durant. En breton, Dispak signifie ouvert, déplié, défait et Dispa’ch, agitation, révolution, révolte : c’est ce que raconte Patricia Allio dans les premières minutes du spectacle et l’on se pense dans une veillée où chaque mot vaudrait pour chaque oreille. Tout se passe au sol, sans aucun surplomb, dans un dispositif en carré, espace scénique central, décor par terre, comédien.nes à hauteur d’yeux, public disposé tout autour sur des praticables garnis de matelas et de coussins : soit assez exactement le dispositif d’assemblée populaire que l’on imaginerait mettre en place s’il s’agissait, dans le réel, de contrevenir à la laideur politique et au licenciement de ce qui lie et associe. Le scénario de cette assemblée, son séquençage, transforme l’espace en rituel : la récitation des dizaines de milliers de mots juridiques contenus dans l’acte d’accusation est tenue d’un souffle ou presque par une comédienne dressée droite au centre, tournant imperceptiblement sur elle-même de façon à embrasser du regard chaque part du public faisant porter comme une voix d’oracle dans un espace que des chorégraphies viendront habiter un moment avant de refluer. Je dis habiter et c’est bien cela : les centaines et les milliers de personnes disparues et abandonnées en mer, les dizaines de milliers d’autres pourchassées sur terre par les forces policières, maltraitées aussi, tuées comme on le sait, et dont les noms sont cachés dans l’acte d’accusation sont venues habiter tour à tour cet espace et leur convocation a renversé d’un coup la sidération démocratique.

Caillou#10 – Tout à coup, il est devenu aveuglant que Frontex, c’est ICE.
Caillou#11 – A l’issue de cette mélopée dansée, Patricia Allio convoque des témoins et l’espace se resserre alors : des bancs occupent la carré central – il s’agit des bancs d’utopie du plasticien Francis Cape, « répliques fidèles de bancs fabriqués et utilisés par des communautés utopiques américaines et européennes »66 : nous sommes bel et bien si nous en doutions encore, en agora. La parole est lente et longue, elle prend son temps pour dérouler les histoires, la longueur de temps est importante en démocratie, on l’a dit déjà. S’ajoute alors une dernière pièce à cet édifice : celles et ceux qui témoignent ne sont pas, dans leur majorité, des militant.es, mais des gens précipités dans de l’inattendu. Stéphane, le boulanger de Besançon qui a fait la grève de la faim pour soutenir son apprenti guinéen menacé d’expulsion du territoire français ne s’attendait pas à cette arrivée impromptue de la préfecture dans sa boulangerie, Gaël plaçait des décorations de Noël dans les grandes surfaces et n’avait jamais entendu parler de la Jungle de Calais avant d’aller y vivre et d’y créer un vaste réseau logistique de soutien et d’entraide devenu depuis une importante ONG et même Henriette n’était pas préparée à une vie sans papier. Il s’agit peut-être alors pour nous d’une piste précieuse : toutes ces personnes ont été d’une façon ou d’une autre, déplacées. Elles ont changé de place et en occupent désormais une autre : déjà, elles sont ici au lieu de cuire du pain ou d’organiser une cantine sauvage. On sait bien que dans nos démocraties représentatives, il n’est pire contradicteur que le mouvement. Ce qui bouge est insupportable, le mot Etat repose étymologiquement sur sa stabilité, tout mouvement le contrarie et appelle le contrôle. Alors, comme le public a lui aussi quitté les praticables pour rejoindre les bancs, on a l’impression étrange de voir un peuple s’instituer doucement sous nos yeux. On se dit alors que ce que l’on a vu n’était pas une pièce, mais une méthode.
Nous avons déjà 11 cailloux.
Paul Hermant
- ↩︎
- Vers la moitié du 19ème siècle, à peu près au moment de la fondation de la Belgique, pour donner une idée. ↩︎
- David Graeber, La démocratie aux Marges, Champs Essais, 2018 ↩︎
- Le G1000 est l’initiative d’un groupe auto-institué de personnes décidant d’activer un processus participatif destiné à déterminer les priorités socio-politiques des personnes résidant en Belgique à l’occasion de la crise gouvernementale fédérale due au blocage sur la scission de l’arrondissement judiciaire Hal-Vilvoorde qui dura 541 jours en 2011 : https://www.g1000.org/fr ↩︎
- Jean-Paul Sartre, « Élections, piège à cons », Les temps modernes n°318, janvier 1973 ↩︎
- Voir notamment : https://www.familistere.com/fr/decouvrir/collections-ressources/les-expositions-temporaires/bancs-d-utopie-we-sit-together-francis-cape/presentation ↩︎
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