Paul Hermant

Episode 3 : La nuit n’est pas de tout repos, le repos n’est pas de toute nuit

Ce qui suit sera le récit de choses vues, entendues et pensées à l’Espace Magh les 14 et 15 mars derniers à l’occasion des journées intitulées « Rêver debout », prélude nomade à l’ouverture du « Variétés », espace socio-culturel prochainement investi par Bruxelles Laïque. Ce que ce récit ne sera pas : un compte-rendu. Ce qu’il se voudra : une enquête.  

Une enquête en six épisodes1 – celle-ci est le troisième et pose la question du rôle politique du repos –  dans laquelle nous avancerons comme dans une randonnée, une balade, une marche, posant pas après pas et nous penchant au passage pour soulever des cailloux. N’ayant pas d’autre ambition que d’avoir les poches lourdes et pesantes de pierrailles glanées, quitte à marcher un peu moins vite. Mais au moins saurons-nous où trouver des cailloux prêts à servir. 

Lors des deux premiers épisodes, nous avions déjà ramassé dix-huit cailloux. Voici la suite de la récolte. 

Caillou#19 – Longtemps nous nous sommes réveillés de bonne heure pour nous rendormir ensuite et vivre une nuit en deux temps. Puis « la professionnalisation de la police, les activités commerciales nocturnes, le recours au travail de nuit et surtout l’amélioration de l’éclairage domestique et de l’illumination des voies publiques »2 ont fait des nuits de moins en moins obscures, plus bruyantes, plus surveillées et plus rentables. Pendant des siècles et des siècles, il semble pourtant qu’en Occident en tout cas3 – selon la thèse défendue par l’historien états-unien Roger Ekirch –  le sommeil se soit déroulé en deux séquences plus ou moins égales, avec au milieu quelques dizaines de minutes de (ré)veille – une à deux heures, ordinairement – destinées à toutes sortes d’activités parmi lesquelles les plus courantes ont été, semble-t-il, de causer, de méditer, de prier, de faire l’amour, de s’occuper à des tâches ménagères mais aussi et ce n’est pas la moindre de ces pratiques de rupture de nuit, de raconter des rêves encore tout frais, dont on pouvait se souvenir dans le détail et que l’on pouvait interpréter en commun. Pour nommer cette scission de la nuit, le français avait, semble-t-il, forgé un mot, la dorveille, qui n’a pas résisté aux becs de gaz, aux réverbères ou aux ampoules sodium basse pression. L’invention du sommeil en un bloc est donc industrielle comme on le dirait d’un mode de production : dormir huit heures de rang (ou un peu plus ou un peu moins) serait donc une adaptation biologique aux rythmes de l’économie datant d’à peine deux siècles et qui a bouleversé une manière séculaire d’être connecté, notamment, à un monde onirique qui a dû trouver d’autres moments et d’autres espaces où se dire et s’interpréter, mais on le notera : toujours allongé.  

Caillou#20 – 24/7/365. Tout ouvert, tout le temps. Jonathan Crary4 écrit :   »Imaginer un futur sans capitalisme commence par des rêves de sommeil ». Sur la scène, ils sont deux : Marianne et Pascal. Marianne, travailleuse du sexe, chargée des affaires culturelles à Utsopi, l’Union belge des travailleur.euses du sexe. Pascal, philosophe, qui recevait le même jour le Grand Prix de l’Essai, décerné par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour son livre « Un sens à la vie ». Pascal Chabot donc, qui dit : « la philosophie est née de la lumière qui est sortie de la caverne » et qui ajoute dans le même élan : « la nuit n’a jamais été en enjeu philosophique ». Marianne qui défend l’idée que la nuit est de facto contre-culturelle, qu’elle est faite d’interstices et de failles habitées, qu’elle vient bousculer les usages marchands dont elle reste pourtant l’otage : « la nuit n’est pas égalitaire » dit-elle.  « Elle est encapsulée », répond Pascal qui entend que les nuits sont désormais singulières dans leur usage connecté : on voit clignoter les lumières des écrans, chacun est dans un cocon, relié sans être ensemble, confiné dans une capsule temporelle temporaire.  Pas égalitaire donc. Pas collective non plus. De quoi la nuit alors est-elle le nom ? De tapage répond la salle, un peu outrée qu’on soit passé outre ce dommage majuscule, cet attentat nocturne de la moto qui passe en pétaradant à deux heures du matin et des aubades gratuites fournies par des compagnies de soiffards en goguette. Le choix serait-il alors de se mettre des bouchons d’oreille pour éviter de devenir sourd trop vite à force d’écouter de la musique forte dans de bien nommées boîtes de nuit5 ou de s’équiper d’un casque pour s’encapsuler devant un écran tandis que les nuisances seraient comptées pour zéro parce que précisément non égalitaires mais forcément collectives ? Qui entend quoi une fois que la nuit sort de sa boîte ? Notre acuité est-elle variable et nous accommodons-nous du son de la contre-culture tandis que les livraisons du petit matin nous rendent atrabilaires ? Ce débat-là ne sera pas tranché. Marianne préférant la version berlinoise de l’affaire, le zonage des quartiers par leur usage : ici on fait du bruit, là on dort. Singulière manière géographique – mais comme on sait, le capitalisme rhénan a plus d’un tour dans son sac – de résoudre la question qui trame ce débat depuis la première minute : quel pratique de la nuit est-elle la plus irréductible à un usage capitaliste ? Faudrait-il, ainsi que proposé sur la scène, faire grève le jour et faire fête la nuit ? Certes, mais la conquête du repos n’est pas celle du loisir : le loisir n’est pas une improduction mais une déportation de la consommation vers d’autres modes, d’autres espaces et d’autres moments et ne contrevient donc pas aux logiques du capital. Fort bien, mais le sommeil qui procure l’occasion de reconstituer sa force de travail est-il plus vertueux de ce point de vue ? Serait-il alors plus pertinent de pratiquer une paresse politique à la manière de Paul Lafargue6  pour lequel « Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique » ? « Le travail a dénaturé la paresse » a abondé plus tard le situationniste Raoul Vaneigem : faire des « rêves de sommeil » devient alors une manière de déjouer l’assignation. 

Caillou#21 – Parce qu’en effet, la question du travail est là, lancinante. Impossible de délier la question du repos de celle du travail. Quel est d’ailleurs l’antonyme du mot travail ? Grève, chômage, loisir ou repos ? Aucun de ces mots ne convient de toute manière à une vision du monde qui fait du travail, dans un contexte pourtant tellement bouleversé où les intelligences artificielles disputent aux bullshit jobs et aux impositions idéologiques le droit de dégrader plus encore le rapport que chacun a avec la matière et le temps, une condition sine qua non de l’existence sociale, pire de l’existence tout court ? On pense bien alors que la nuit ne pouvait échapper à cette conjuration. De fait, la nuit s’est réduite avec l’Arizona, elle a perdu ses premières heures. La nuit désormais commence à vingt-trois heures, se termine à six heures, avant elle commençait à vingt heures. Trois heures de bon, sans primes mais surtout sans aucun avantage. Un juriste du travail, Olivier Malay, a calculé combien de travailleuses et de travailleurs seront concernés par ces mesures : 32.000 travailleurs de la nuit, 140.000 travailleurs du soir, entraînant une perte de revenus de 25 millions d’euros due à la disparition des primes nocturnes et occasionnant, par capillarité, un manque à gagner pour la sécurité sociale et les impôts d’environ 20 millions d’euros. Mais la nuit, telle qu’elle est considérée du point de vue gouvernemental, ne s’est pas seulement étendue dans sa durée mais également dans ses usages. La nuit ne sert pas qu’à la reproduction de la force de travail quand l’on dort pour reconstituer des forces épuisées afin d’être paré.e à nouveau le matin revenu, elle sert aussi à la production du travail tout court. Les commerçants ont ainsi obtenu le droit – qu’ils n’avaient pas demandé – d’élargir les heures d’ouverture de leurs magasins jusqu’à 21 heures, ce n’est pas la nuit, mais ce n’est plus la soirée non plus. C’est qu’il s’agit de ne rien perdre du temps disponible, de ce temps qui fait ressource comme le font le pétrole ou l’eau au nom desquels on continue de bombarder au Moyen-Orient. Ce temps que l’on cherche la nuit, il ne faudra pas bien longtemps pour qu’on aille aussi le trouver ailleurs, en suivant par exemple l’idée de Ine Van Wymersch, Commissaire nationale aux drogues, visant à diminuer l’âge légal de l’accès au travail pour les jeunes afin de contrer l’attrait des narcotrafics sur les enfants et les adolescents.  

Caillou#22 – Pascal Chabot, lors du débat du samedi dira : « La nature ne dort pas la nuit, tout un monde vit la nuit. Et les populations, comme le renard ou le loup, qui vivent la nuit doivent se protéger de celles qui vivent le jour ». Cette simple phrase fournit deux possibilités d’interprétation : on peut l’aborder par l’insomnie, on peut le faire aussi par le soin. Parlons d’abord de l’insomnie. Les renards et les loups ne sont pas les seuls à veiller la nuit (encore qu’on les soupçonne de dormir à temps coupé, eux qui n’ont pas connu la révolution industrielle) : on ne compte plus celles et ceux qui ne parviennent pas à trouver le sommeil et se lèvent au matin, fatigués d’une nuit sans repos. Dans ses travaux, décidément féconds, Roger Ekirch postule que l’insomnie est une conséquence d’un rythme de sommeil jamais complètement intégré : « le reliquat d’une structure du sommeil humain plus ancienne, autrefois dominante ». Un état second, hier culturellement intégré, marquant aujourd’hui une souffrance sociale. De l’insomnie au soin, le trajet est alors tracé : le jour est, à certains égards, une continuation de la nuit par d’autres moyens. C’est en tout cas ce sentiment que j’ai eu, au soir tombé du samedi, lorsque Julie Lombé a convoqué sur scène une dizaine de récicitant.es et de lecteur.ices pour son « Rendre soin », moment collectif et choral mais pourtant phasé lui aussi, coupé, séquencé comme de brusques moments d’éveil au milieu d’une nuit toujours répétée. Moment singulier que ces corps sociaux venant se dire en bord de scène, comme tenus sur la corniche d’une falaise : ils sont le contraire du repos mais plutôt l’occupation tout entière, occupés d’eux-mêmes et du regard des autres, encombrés de tellement de mots et de tellement de temps qu’il n’existe là ni rémission ni répit, la fatigue est partout : ne pas parvenir à vivre est cette autre sorte d’insomnie dont on parlait plus haut. Moment suspendu aussi, entièrement tenu par ce long massage que procure Julie Lombé tout au cours de la soirée comme s’il fallait, pendant que d’autres se disent, consoler par les mains les maux que disent les mots : lorsqu’elle prend la parole à son tour, les récits qu’elle donne de son travail et des corps qu’elle rencontre, malaxe et touche disent que la fatigue physique, relationnelle, sociale, démocratique, c’est du pareil au même, et que personne ne protège cette souffrance quand elle descend de scène et sort dans la rue, que cette souffrance aussi peut blesser. Tout cela ne rend pourtant pas tout à fait certain que le soin fasse partie du repos, le soin aussi peut dire la violence sociale, il n’en est pas toujours la réparation. 

Caillou#23 – Avec la journée du samedi qui est ainsi imperceptiblement passée du sommeil au soin, vient la question de savoir comment la culture, entendue ici comme un secteur, pourrait effectivement s’emparer de la question du repos quand elle est aussi une zone de production à part entière et que le non marchand justifie son utilité socio-économique par ses chiffres de fréquentation et son nombre d’emplois… Autrement dit, serait-il possible de justifier d’une absence d’activité dans un rapport d’activités ? Mais alors, mais déjà, qu’est-ce qu’une absence ? Quelques jours après les rencontres « Rêver debout », je participais, à l’invitation des Etats Généraux de l’Eau de Bruxelles (EGEB), à une marche des vides le long du ruisseau enterré et invisibilisé du Maelbeek, soit à un repérage de ce qui, dans la ville, n’est pas occupé, logements comme friches. Cette idée qui provient du Réseau Wallon du Droit à l’Habitat (RWDH) décrit le vide autant par ce qui n’est pas occupé (un logement) que par ce qui manque (des espaces verts, voir l’eau). Autrement dit, l’absence est autant dans ce que l’on voit que dans ce que l’on ne voit pas. A la question que j’ai posée plus haut, il faudrait donc répondre que oui, en effet, il est parfaitement plausible de justifier l’absence d’activité dans un rapport d’activités et qu’il serait sans doute profitable à tout le monde de passer de la fatigue au repos puis à l’absence ensuite au vide et enfin au manque. Ce chemin là est praticable, je l’ai marché. 

Caillou#24 – Et d’ailleurs, allez savoir comment les choses tournent. Mais le dimanche, comme si la journée de la veille à l’Espace Magh avait infusé en moi et comme s’il s’agissait de traduire au plus près ce que le samedi, ses débats et ses rencontres m’avaient apporté, je ne me suis pas levé. J’ai dormi la journée entière. Au lit. Cassé. Malade. Voilà. Puissance du psychisme. Victoire de la suggestion. Rien donc sur le dimanche et les traces qu’il a laissé sur celles et ceux qui l’ont vécu. Repos. Absence. Vide. Manque. 


Paul Hermant

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